Kobane Calling : Tintin au pays des Kurdes.
La bande dessinée phénomène, qui s’arrache en Italie et en France, raconte en images le voyage du dessinateur Zerocalcare dans la ville symbole kurde.
400 000 exemplaires vendus en Italie. Des séances de dédicace dignes d’une pop star. Un phénomène éditorial quasi inédit de l’autre côté des Alpes et qui touche désormais la France (tout juste paru, l’ouvrage est déjà épuisé et en réimpression). Après Bernard-Henri Lévy et son ode élégiaque aux peshmergas, voici, dans un tout autre registre, Kobane Calling, une bande dessinée de reportage qui s’inscrit dans la lointaine lignée de Palestine ou de Gorazde de Joe Sacco, pionnier d’un genre qui a fait florès sous de multiples formes (blog, revues, etc.), parfois jusqu’à saturation. Dans Kobane Calling, Zerocalcare, un dessinateur issu du milieu alternatif artistique italien, raconte comment il a accompagné une petite délégation apportant du matériel sanitaire au Rojava syrien dans le but de savoir, si oui ou non « on ne raconte pas des conneries sur la révolution, le confédéralisme démocratique, les femmes, tout ça ».
Le lecteur suit donc le double survolté de l’auteur dans les préparatifs de son voyage, entre angoisses légitimes de la Mamma et considérations personnelles sur le bien-fondé d’une telle démarche. Très vite se met en place ce qui sera un gimmick de Zerocalcare : les constantes références à la pop culture pour abolir la distance entre ses lecteurs et ce qui leur est raconté. L’entrée au centre culturel de Rome est comparée à une Stargate, un village de l’Anatolie tenu par des Kurdes devient la planète Hoth attaquée par l’Empire galactique (en fait l’armée turque), le douanier de la frontière turco-syrienne prend les traits d’un vilain de Ken le Survivant…
Passé à la moulinette post-moderne, le livre s’appuie sur des ressorts qui ont fait la fortune des blogs dessinés, en particulier ceux du dessinateur Boulet (dont Zerocalcare se réclame), avec un graphisme en noir et blanc fortement marqué par ce que l’école italienne a pu produire de plus nerveux (on songe au génial et regretté Andrea Pazienza, dont les œuvres sont encore inédites en France).
Punchlines potaches
Certaines pages, qui renforcent la gravité du propos, sont très réussies, en particulier les témoignages de personnes croisées au cours de ses pérégrinations par Zerocalcare, la visite d’un cimetière de martyrs kurdes, cette ombre esquissée dans une cage où Daech brûlait vivantes ses victimes, ou encore le formidable chapitre consacré à la contre-société formée par les combattantes kurdes. Zerocalcare n’a pas oublié qu’une guerre ne se restitue que par le récit de ceux qui la vivent, et il se fait le passeur fidèle de ces fragments d’existence. Mais comme si le dessinateur craignait de basculer dans l’édifiant, le lyrisme ou le pontifiant, il préfère ponctuer de nombreux passages de punchlines tantôt assez drôles, tantôt franchement potaches.
La recherche à tout prix du bon mot, ainsi que la tendance à rapporter les expériences vécues à sa propre échelle conduisent l’auteur à parasiter le propos, au demeurant inattaquable et salutaire, de Kobane Calling. Ainsi, alors qu’il est proprement passionnant d’entendre les femmes kurdes raconter comment elles ont remis en question « le rapport séculaire entre filles et garçons », en décrivant les différentes étapes de cette révolution, qui part de la posture du corps jusqu’à la manière de tenir une arme, pourquoi l’auteur ressent-il la nécessité d’introduire une parenthèse plus que dispensable sur son souvenir lointain d’un personnage de jeu vidéo ?
Comme l’admet avec honnêteté Zerocalcare à plusieurs reprises, il ne peut couper le lien avec son monde familier et quotidien au cours de son périple – un réflexe au demeurant tout à fait naturel pour ce Candide confronté à une situation hors norme. Mais il prend ainsi le risque de casser le tempo de son écriture et de ne pas laisser son œuvre prendre l’ampleur à laquelle elle pourrait légitimement aspirer. Kobane Calling ne manque pas de qualités. Mais pour être un grand livre, il lui manque ce mélange délicat de sobriété, d’effacement et d’humour, à la fois discret et absurde, qui fait tout le talent d’un Joe Sacco.
Kobane Calling de Zerocalcare (Cambourakis), 288 p., 23 euros
