21 mai 2017 ~ 0 Commentaire

Nikolaï Boukharine : Le communisme et la dictature du prolétariat.

Bucharin.bra

Nikolaï Ivanovitch Boukharine  (27 septembre/9 octobre 1888 – 15 mars 1938) est un intellectuelrévolutionnaire et homme politique soviétique, membre des bolcheviks, puis du Parti communiste soviétique.

Membre du Bureau politique (1919-1929) et du Comité central du Parti bolchevik (1917-1937) ; chef de l’Internationale communiste (1926-1928) ; rédacteur en chef de la Pravda (1918-1929), de la revue Bolchevik (1924-1929) et des Izvestia (1934-1936) ; auteur de nombreux ouvrages (livres théoriques, rapports politiques, articles de toutes sortes), comme L’ABC du communisme (1919), l’Économique de la période de transition (1920), La Théorie du matérialisme historique (1921), etc. Il est le plus jeune des possibles héritiers politiques mentionnés – et récusés – par Lénine dans son « testament » de 1922. Il choisit de soutenir Staline après la mort de Lénine.

Il échoue dans ses tentatives de résistance quand il prend conscience des orientations réelles de la politique de Staline. Malgré son respect formel des règles de la discipline du Parti, il est une des victimes de la grande purge stalinienne de la fin des années 1930 : inculpé lors des « procès de Moscou », il est contraint d’avouer ses « crimes » avant d’être exécuté.

La stature politique et l’œuvre[

De Boukharine, les acteurs politiques qui l’ont connu ont dit beaucoup de choses négatives ou faussement positives : il manque de « fermeté intérieure » (Lukacs), il est une « cire molle » (Kamenev), il n’est que le « médium » de l’autorité d’un maître (Trotsky). Il a été qualifié de « brave », incapable de « mettre du venin dans ses attaques » (Lénine). Il incarnerait ce que Stephen Cohen propose d’appeler le « bon bolchevik », ce qui n’est pas vraiment un compliment. D’un caractère aimable, il est cependant apprécié sur le plan humain par tous ses camarades bolcheviks, Staline le premier, et il est souvent considéré comme le meilleur théoricien du Parti.

Selon le « testament » de Lénine du 24 décembre 1922, Boukharine est « un théoricien des plus marquants et de très haute valeur », mais « ses vues théoriques ne peuvent qu’avec la plus grande réserve être tenues pour pleinement marxistes ». Il y a « quelque chose de scolastique » chez lui, car « il n’a jamais étudié et, je le présume, il n’a jamais compris entièrement la dialectique » . Ces propositions n’ont de sens que s’il n’y a aucun « bon » théoricien dans le Parti. Lénine le pense peut-être, car aucun de ses « héritiers » désignés dans le « testament » n’est épargné. Ils ont tous un défaut majeur et, au fond, il les récuse tous. Le sens de ce fameux « testament », que tout le monde citait et qui n’était jamais publié, est plutôt d’intervenir au point de départ de la compétition entre les héritiers en chargeant chacun de son handicap. Faut-il accorder de l’importance au fait que Lénine n’évoque pas du tout le défaut « politique » majeur du benjamin du Bureau politique ? Il ne dit rien des « erreurs » qui l’ont précipité dans l’opposition en 1918, alors qu’il assomme Zinoviev et Kamenev pour leur attitude à la veille d’octobre 1917 et qu’il reproche allusivement à Trotsky les débats de 1921, au moment où éclate la crise de l’après-guerre civile (Staline, lui, a de très graves défauts de caractère).

Peut-être Lénine ne voyait-il en Boukharine qu’un théoricien et peut-être pensait-il que son rayonnement dans le Parti, dont il était « légitimement » le « favori », ne tenait qu’à cette qualité particulière qui avait pu s’épanouir dans le « travail idéologique » de la presse et de l’édition. « Le théoricien de très haute valeur » du parti était certainement un « spécialiste » des idées, mais aussi un chef de file politique qui avait une image politique auprès de ses pairs et rivaux. Cette image était plutôt paradoxale. La principale qualité politique que lui trouve son ami non boukhariniste le plus fidèle, Sergo Ordjonikidzé, est, dit-il, un « trait de caractère admirable » : il a « le courage, non seulement d’exprimer ses idées mais aussi de reconnaître publiquement ses erreurs, lorsqu’il en prend conscience ». « Cette magnifique qualité », si « nos » dirigeants la possédaient, rendrait plus facile la résolution des litiges, déclare ainsi Sergo devant le XIVe Congrès du Parti, en 192530 . Boukharine lui-même a dit à un ami qu’il avait été, dans sa jeunesse, le pire des « organisateurs » du Parti. Il n’était certainement pas un grand stratège et ses fausses manœuvres ont été multiples.

La question de savoir s’il existe une position politique propre à Boukharine, et s’il s’agit d’un apport digne d’intérêt à l’histoire mondiale du socialisme ne peut être envisagée que parce que Boukharine a une œuvre intellectuelle, et c’est dans cette œuvre qu’il survit. Mais la méconnaissance de l’œuvre de Boukharine est une des grandes réussites du stalinisme. Rien n’est remonté à la surface avant les années 1960 et 1970 et sa lecture a d’abord été complètement brouillée par les stéréotypes répandus partout pour le calomnier. Une vue d’ensemble sur l’œuvre de Boukharine, de 1912 à 1938 (ou 2009, date de publication de l’ensemble de ses poèmes écrits en prison) se résume ainsi :

L’axe principal de son travail est la théorie économique du capitalisme moderne (de son temps) qu’il analyse comme un « capitalisme d’État », c’est-à-dire un capitalisme dont l’État a pris le contrôle en organisant la production et qui peut éliminer les crises du marché. Cette conception du capitalisme moderne est constante de 1914 à 1929. Elle sous-tend l’explication de l’impérialisme et de la guerre (par la concurrence dans l’économie mondiale entre les « trusts capitalistes d’État »), l’analyse économique de la crise révolutionnaire (la désagrégation des structures du capitalisme d’État au cours de la « crise » qu’est la guerre), la première théorie de la transition (le socialisme est, économiquement, une reconstruction et une nouvelle combinaison des structures du capitalisme d’État) et la seconde version de la théorie de la transition (la construction du socialisme s’appuie sur la rationalité supérieure des grandes entreprises monopolistes contrôlées par l’État ; de même que leur développement a conduit le capitalisme jusqu’au capitalisme d’État, sous la dictature du prolétariat il conduira au socialisme). En 1929, cependant, Boukharine découvre (en apparence dans la littérature économique) que les grandes entreprises monopolistes peuvent être irrationnelles, contre-productives et régressives. Il n’en tire aucune conclusion explicite, mais il s’agit objectivement d’une remise en question de toute la base de son raisonnement. Les outils théoriques dont Boukharine se sert pour étudier l’économie sont tirés d’une connaissance profonde et fine du Capital et des Théories sur la plus-value de Marx, enrichie par les travaux des austro-marxistes (Hilferding, Bauer) et ceux des meilleurs auteurs « bourgeois » (surtout les marginalistes et l’école historique allemande, Sombart par exemple). Les ouvrages les plus importants de la veine économique de Boukharine sont au nombre de six ou sept : L’Économie politique du rentier (1914), L’Économie mondiale et l’impérialisme (1915-1916), Vers une théorie de l’État impérialiste (1916), Economique de la période de transition (1920), L’Impérialisme et l’accumulation du capital (1924-1925), La Théorie du désordre économique organisé (1929) et on peut y ajouter L’Enseignement de Marx et son importance historique (1933), mais il s’agit d’une synthèse où il réussit à préserver l’essentiel des apports de Marx en effaçant toute trace de ses propres travaux sociologiques et économiques pour introduire quelques-uns des dogmes estampillés par le Maître.

Le deuxième axe, probablement constamment présent dans son esprit, est son projet d’établir philosophiquement et scientifiquement une conception marxiste de la sociologie dont il donne un exposé longuement développé dans La théorie du matérialisme historique, manuel populaire de sociologie marxiste (1921). Il s’agit d’une synthèse extrêmement ambitieuse visant une sorte de théorie générale de la société. L’idée la plus originale, pour aller à l’essentiel, est que le capitalisme, l’une des formes historiques de la société humaine, peut être défini comme un système de rapports sociaux dont les uns, ceux qui séparent les sujets économiques, sont des rapports « marchands » portés par la classe dominante, tandis que les autres, ceux qui réunissent les sujets et les font coopérer, sont des rapports « non marchands » portés par la classe dominée. Il y a donc, à l’arrière plan du conflit entre les bourgeois et les prolétaires, un conflit entre ces deux types de rapports sociaux (c’est une manière d’exprimer l’idée que le communisme est déjà inscrit dans les structures mêmes du capitalisme et que le développement de cette opposition prend la forme d’un conflit entre le « marché » et « l’organisation »). La critique marxiste de l’économie politique, comme l’économie politique elle-même, considère exclusivement les rapports de production marchands et ne donne que les lois économiques du capitalisme. Les lois du changement social (i. e., la théorie du matérialisme historique) dépendent des évolutions et des contradictions des rapports « marchands » et « non marchands ». Dans cette optique les rapports sociaux non marchands (les rapports d’organisation) jouent un rôle crucial pour le progrès des forces productives, dans le capitalisme comme dans la transition vers le socialisme. L’organisation tend vers la rationalisation de la production en même temps qu’elle la socialise. Un sujet économique plus « organisé » est plus « rationnel » et plus productif, donc plus compétitif qu’un autre sujet moins « organisé », etc. La recherche que propose Boukharine part ainsi dans des directions novatrices et se poursuit en examinant surtout les relations qu’entretiennent les infra-structures et les super-structures (y compris les arts). Toutes ces idées nouvelles méritent la discussion (Lukacs et Gramsci ont critiqué le livre) mais sa démarche l’amène à tenir compte, dans toute son œuvre, de « l’organisation » et des « organisateurs », à s’intéresser au rôle des « cadres » dans le capitalisme moderne qui est déjà largement « organisé », et enfin à identifier, dès 1921, le risque que les « organisateurs » de la transition au socialisme (les membres du parti qui exerce la dictature du prolétariat) se développent en une nouvelle classe dominante.

À l’intersection des deux axes de sa pensée, Boukharine aborde les problèmes politiques plus concrets en essayant toujours de réfléchir. On ne peut pas dire, naturellement, que c’est toujours une démarche rationnelle qui le détermine, mais ces contributions aux décisions de politique économique sont argumentées. Dans les débats des années 1920 sur la construction du socialisme ou sur la politique de l’Internationale, il présente ses idées et il discute celles des autres. Jusqu’à sa chute du sommet du pouvoir, son œuvre théorique et ses travaux politiques, en particulier ses brochures de popularisation du programme du communisme, sont intellectuellement cohérents même s’il expose souvent des thèses qui ne sont pas exactement les siennes mais celles qui ont été adoptées par le Parti. Dans cette catégorie, les œuvres principales sont L’ABC du communisme (1919), les divers Projet de programme de l’internationale communiste (1922, 1924 et 1928), Révolution prolétarienne et culture (1923), Lénine marxiste (1924), les articles critiques de la « plate-forme économique de l’opposition » (1925), Le Chemin du socialisme et le bloc ouvrier et paysans (1925), les articles du débat avec Staline : Remarques d’un économiste (1928), Le Testament politique de Lénine (1929). Les choses changent dans les années 1930 dans la mesure où une forte censure, encore plus fortement intériorisée, contraint l’expression de la moindre idée. Jusqu’à son emprisonnement Boukharine est réduit à une activité discrète. S’il dit un mot de trop, il est immédiatement rappelé à l’ordre. En prison, par contre, l’autorisation d’écrire semble l’avoir engagé dans une œuvre nouvelle. Il ne choisit pas un thème économique, mais la philosophie et la sociologie.

Boukharine a écrit sur beaucoup d’autres choses encore, y compris sur la littérature et sur les arts. Lui-même s’est maintenu en vie en prison en écrivant un roman sur son enfance et un cycle de poèmes sur la transformation du monde.

 

L’ABC du communisme :  Boukharine. Le communisme et la dictature du prolétariat

Le régime communiste, après avoir vaincu et guéri toutes les blessures, fera rapidement progresser les forces productives. Cette accélération des forces productives sera due aux raisons suivantes :

Premièrement, une grande quantité d’énergie humaine, jadis dépensée pour la lutte de classe, sera rendue libre. Représentons-nous combien se perdent présentement de force nerveuse, d’énergie, de travail, pour la politique, les grèves, les soulèvements et leur répression, la justice, la police, le pouvoir d’Etat, pour les efforts journaliers d’un côté comme de l’autre! La lutte de classes engloutit énormément de forces et de moyens. Toutes ces forces seront libérées; les hommes ne se combattront plus les uns les autres. Les forces libérées serviront au travail productif.

Deuxièmement : Les forces et les moyens qui sont détruits ou dépensés pour la concurrence, les crises, les guerres, seront conservés. Si l’on tient compte des seules pertes de guerre, cela représente déjà des sommes énormes. Et combien coûtent à la société la lutte entre vendeurs, la lutte entre acheteurs, la lutte des vendeurs contre les acheteurs! Que de produits périssent inutilement dans les crises! Combien de dépenses inutiles d’énergie proviennent du manque d’organisation et du désordre dans la production! Toutes ces forces, perdues aujourd’hui, seront conservées dans la société communiste.

Troisièmement : L’organisation et un plan rationnel, non seulement empêchent les dépenses superflues (la grande industrie économise de plus en plus), mais permettent d’améliorer la technique. On produira dans les usines les plus grandes, avec les moyens techniques les meilleurs. Car, même en régime capitaliste, il y a des limites à l’introduction des machines. Le capitalisme n’a recours aux machines que lorsque la force de travail à bon marché lui manque. Dans le cas contraire, il n’a pas besoin des machines : il encaisse sans elles un beau profit. La machine ne lui est nécessaire que quand elle lui économise la force de travail coûteuse. Et comme, en général, en régime capitaliste, la force de travail n’est pas chère, la misère de la classe ouvrière devient un obstacle à l’amélioration technique. Cela se manifeste surtout dans l’agriculture, où la force de travail ayant toujours été bon marché, le développement du machinisme est très lent. En société communiste, il s’agit non du profit, mais des travailleurs eux-mêmes. Toute amélioration y est immédiatement saisie au vol et réalisée. Le communisme ne suit pas les voies du capitalisme. Les inventions techniques, en régime communiste, progresseront également, car tous les travailleurs recevront une bonne instruction, et ceux qui actuellement succombent de misère (par exemple, les ouvriers bien doués) pourront développer entièrement leurs aptitudes.

La société communiste éliminera le parasitisme, c’est-à-dire l’existence de consommateurs qui ne font rien et vivent aux dépens des autres. Tout ce qui, en société capitaliste, est gaspillé, mangé et bu par les capitalistes, servira, dans la société communiste, à la production; les capitalistes, avec leurs laquais et leur suite, les prêtres, les prostituées, etc., disparaîtront, et tous les membres de la société feront un travail productif.

Le mode communiste de production signifie un développement énorme des forces productives, de sorte que chaque travailleur aura moins à faire. La journée de travail deviendra de plus en plus courte, et les hommes seront libérés des chaînes imposées par la nature. Quand l’homme ne dépensera que peu de peine pour se nourrir et se vêtir, il consacrera une grande partie de son temps à son développement intellectuel. La culture humaine s’élèvera à une hauteur jamais atteinte. Elle deviendra une culture générale vraiment humaine et non une culture de classe. En même temps que l’oppression de l’homme par l’homme, le joug de la nature sur l’homme disparaîtra. L’humanité mènera alors, pour la première fois, une vie vraiment raisonnable, au lieu d’une vie bestiale.

Les adversaires du communisme l’ont toujours représenté comme un partage égalitaire. Ils disent que les communistes veulent tout confisquer et tout partager entre tous d’une façon égale : la terre et les autres moyens de production, ainsi que les moyens de consommation. Rien n’est plus stupide qu’un tel racontar. D’abord, un partage général est impossible : on peut partager la terre, le bétail, l’argent. Mais on ne peut partager les chemins de fer, les machines, les bateaux à vapeur, les appareils compliqués, etc., etc… Ceci d’abord. Ensuite, ce partage ne réalise aucun progrès, mais il fait, au contraire, régresser l’humanité. Il signifierait la formation d’une masse de petits propriétaires. Or nous savons que de la petite propriété et de la concurrence entre petits propriétaires naît la grande propriété. Si donc le partage général était réalisé, l’histoire recommencerait et les hommes chanteraient à nouveau la vieille chanson.

Le communisme (ou socialisme) prolétarien est une grande économie commune, fraternelle. Il découle de tout le développement de la société capitaliste et de la situation du prolétariat dans cette société. Du communisme il faut distinguer [1] :

1. Le Socialisme lumpenprolétarien (l’Anarchisme). Les anarchistes reprochent aux communistes de conserver le pouvoir de l’Etat dans la société future. C’est inexact, nous l’avons vu. La vraie différence consiste en ce que les anarchistes consacrent plus d’attention à la répartition qu’à la production; ils se représentent l’organisation, non comme une grande organisation économique fraternelle, mais comme une multitude de petites communes « libres », s’administrant ellesmêmes.

Il est évident qu’un pareil régime ne saurait libérer l’humanité du joug de la nature : les forces productives n’y pourraient atteindre le niveau atteint en régime capitaliste, car l’anarchie n’accroît pas la production mais la disperse. Rien d’étonnant si, dans la pratique, les anarchistes penchent souvent vers le partage des objets de consommation et s’élèvent contre la grande production. Ils reflètent les idées et les aspirations non de la classe ouvrière, mais de ce qu’on appelle le Lumpenprolétariat, le prolétariat des va-nu-pieds qui vit mal sous le capitalisme, mais qui est incapable de tout travail indépendant et créateur.

2. Le Socialisme petit-bourgeois (de la petite bourgeoisie urbaine) : Il s’appuie non sur le prolétariat, mais sur les artisans en voie de disparition, sur la petite bourgeoisie des villes, et en partie sur les intellectuels. Il proteste contre le grand capital, mais seulement au nom de la « liberté » des petites entreprises. Il est, en général, favorable à la démocratie bourgeoise et opposé à la révolution socialiste, et cherche à atteindre son idéal par la « voie pacifique » : développement des coopératives, des associations de petits producteurs, etc… Sous le régime capitaliste, les coopératives dégénèrent souvent en vulgaires organisations capitalistes, et les coopérateurs eux-mêmes ne se distinguent presque en rien des purs bourgeois.

3. Le Socialisme agraire. — Il revêt différentes formes, frisant parfois l’anarchisme paysan. Son trait caractéristique, c’est qu’il ne se représente jamais le socialisme comme une grande économie et qu’il se rapproche beaucoup du partage et du nivellement : en opposition principalement avec l’anarchisme, il réclame un pouvoir fort, à la fois contre le propriétaire foncier et contre le prolétariat; son programme est la « socialisation des terres » de nos socialistes-révolutionnaires. Ceux-ci veulent éterniser la petite production, ils craignent le prolétariat et la transformation de l’économie populaire en une grande association fraternelle. Du reste, parmi certaines couches paysannes, il existe encore d’autres espèces de socialisme plus ou moins proches de l’anarchisme, qui ne reconnaissent pas le pouvoir de l’Etat, mais de caractère pacifique (tels le communisme des Sectaires, des Doukhobors, etc.). Ces tendances agraires et paysannes ne pourront disparaître qu’après de longues années, lorsque la classe paysanne aura compris tous les avantages de la grande économie (nous en reparlerons par la suite).

4. Le « Socialisme » esclavagiste et grand-capitaliste. — En réalité, il n’y a pas ici ombre de socialisme. Si, dans les trois groupes ci-dessus, on en trouve encore des traces, si on y trouve encore une protestation contre l’oppression, celui-ci n’est qu’un mot destiné à brouiller fallacieusement les cartes. La mode en a été introduite par des savants bourgeois, et après eux par les socialistes conciliateurs (partiellement, même, par Kautsky et Cie). Tel était, par exemple, le « communisme » du philosophe de l’ancienne Grèce, Platon. Il consistait en une organisation des maîtres exploitant « en camarades » et « en commun » la masse des esclaves privés de tous droits. Parmi les maîtres, égalité complète et tout en commun. Les esclaves n’ont rien, ils sont transformés en bétail. Il est évident que cela « ne sent même pas » le socialisme. Un même « socialisme » est aujourd’hui prêché par certains professeurs bourgeois sous le nom de « socialisme d’Etat », avec cette seule différence que les esclaves sont remplacés par le prolétariat moderne et les maîtres par les plus gros capitalistes. En réalité, ici non plus, il n’y a pas ombre de socialisme; c’est le capitalisme d’Etat, avec son travail obligatoire (nous en reparlerons plus loin).

Les socialistes bourgeois, agraire et lumpenprolétarien ont un trait commun : toutes ces espèces de socialisme non prolétarien ne tiennent pas compte de la véritable évolution. La marche de l’évolution conduit à l’agrandissement de la production. Or chez eux tout repose sur la petite production. C’est pourquoi ce socialisme n’est qu’un rêve, une « utopie », dont la réalisation reste absolument invraisemblable.

https://www.marxists.org/francais/boukharine/works/1923/abc_22.htm

 

 

 

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