14 juin 2017 ~ 0 Commentaire

La femme, la pornographie et la barbarie.

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La barbarie est parmi nous. Tel est le constat que Paul Valéry et Simone Weil, Max Scheler et André Siegfried, Walter Benjamin, Max Horkheimer et Theodor Adorno, ou encore Jan Patocka et Constantin Castoriadis, Michel Henry, Emmanuel Levinas ou George Steiner ont partagé. Tous ont discerné dans le monde contemporain la présence d’une barbarie nouvelle d’autant plus inquiétante qu’elle ne touche plus l’Empire romain, retranché derrière son limes, mais la planète entière soumise à un déchaînement sans limites. La critique la plus radicale se trouve dans la Dialectique de la raison d’Adorno et Horkheimer qui discernait en 1947 « le retour de la civilisation éclairée actuelle à la barbarie »1 .

L’ouvrage, qui mettait en parallèle l’aspect destructif du progrès et la régression de la raison, se présentait comme « la tentative de comprendre pourquoi l’humanité, au lieu de s’engager dans des conditions vraiment humaines [sombre] dans une nouvelle forme de barbarie »2 . Horkheimer et Adorno, non contents de mettre en accusation la modernité, répudient les Lumières de la raison et leur source qu’ils font remonter à l’aube de l’Occident. Tocqueville se demandait déjà si les démocraties futures seraient conduites « à la servitude ou à la liberté, aux lumières ou à la barbarie, à la prospérité ou aux misères »3 , après avoir évoqué ce despotisme doux qui dégraderait les hommes. À la barbarie de prédation, dont le nazisme fut l’une des incarnations, succéderait aujourd’hui la barbarie de soumission qui ruine la civilisation, privée d’un supplément d’âme parce que l’humanité qu’elle produit n’est, en vérité, qu’une soustraction d’âme.

On appellera effet de barbarie toute forme de stérilité humaine dans les champs de l’éthique, de la politique, de l’éducation et de la culture.
L’effet de barbarie se caractérise à la fois par la vacuité de son origine — le sujet replié sur lui-même — et par la vacuité de sa fin — l’absence de but.

Il y a effet de barbarie chaque fois qu’une action, une production ou une institution de l’homme engagé dans la vie sociale n’élabore plus de sens, mais le détruit ou le consomme, en une sorte de parasitage des œuvres antérieures ou de leur résidu historique.
La barbarie n’est pas nécessairement brutale. Il est des formes de barbaries douces qui sont aussi régressives, par rapport à l’exigence partagée d’une condition humaine universelle, que les barbaries violentes qui ont décimé l’humanité.

Au fond, non seulement est barbare celui qui croit à la barbarie, et donc à la violence, pour reprendre la formule de Claude LéviStrauss, mais celui qui accepte de violer l’universalité de la condition humaine, qu’il s’agisse des hommes ou des femmes, des adultes ou des enfants, des bien portants ou des malades, des nationaux ou des étrangers. La barbarie sournoise, qui nous occupe ici, est cette barbarie douce que les Romains appelaient vanitas en l’associant au mode de vie voluptueux des empires asiatiques.
À côté de la vanitas, entendons du vide politique, vanus disant aussi bien le « vide » chez Virgile que l’« inconstance » chez Cicéron, il y avait la ferocitas qui détruisait des pans entiers d’hommes et de femmes dans les guerres et les persécutions.

Nous en avons terminé, au moins dans les sociétés démocratiques, après deux guerres mondiales, de la barbarie féroce. Mais nous avons intégré d’autres formes de barbarie, et donc de régression de l’humanité, dont celles qui accablent les femmes sont les plus visibles, mais aussi les plus sournoises, dans la mesure où elles sont dissimulées sous le voile du désir et de la liberté — ou de leur vanité.

Quel est, en effet, le statut de la femme dans le monde moderne ?
Juridiquement, politiquement et socialement, celui d’un être humain doué des mêmes droits, en tant que personne douée de dignité, que l’homme. Ce statut relève des déclarations théoriques, des cadres juridiques et professionnels, mais certainement pas de la réalité quotidienne telle qu’on la perçoit dans l’espace public.
J’entends par « espace public » l’ensemble des lieux de passage, d’échange et de réunion des individus dans une société, qu’il s’agisse de la rue, des bâtiments, de la publicité, des médias et d’Internet, bref de tous les espaces réels ou virtuels dans lesquels des hommes et des femmes se rencontrent ou rencontrent une information. Je ne parlerai pas de l’inégalité professionnelle, économique ou financière de l’homme et de la femme, au bénéfice du premier, car cela relève moins de la barbarie que de l’infériorité traditionnelle de la femme dans la majorité des civilisations.

Il est d’ailleurs patent que l’injustice issue de cette infériorité perdure dans beaucoup de sociétés démocratiques, pour ne rien dire d’autres sociétés de culture différentes. Pour ne prendre qu’un exemple, l’inégalité de l’homme et de la femme a été poussée à un point tel en Inde que la satî, le sacrifice des veuves brûlées sur le bûcher crématoire de leur époux, bien qu’interdit en 1829 par le colonisateur britannique, est parfois encore pratiqué en souvenir de la tradition de Shiva et de son épouse Sâti.

Or, une partie importante de l’espace public dans les démocraties libérales est consacrée à l’objectivation et à la soumission de la femme réelle ou de son image virtuelle. L’objectivation du corps de la femme, en tant qu’objet de désir, et cet objet n’est pas «  obscur  », au sens de Luis Buñuel et de Jean-Claude Carrière, mais bien «  lumineux  » dans sa représentation publique, cette objectivation est d’emblée une servitude.
La soumission des femmes à la prostitution, devenue aujourd’hui une industrie internationale ; la soumission des femmes aux désirs masculins qui détruit l’égalité sociale et politique revendiquée par les textes officiels ; la soumission des femmes à la publicité et à ses canons imposés, en premier lieu dans les magazines féminins ; la soumission des femmes dans la pornographie généralisée, en premier lieu sur Internet, soulignent la disproportion entre les discours convenus sur l’égalité des sexes et la réalité des comportements des hommes comme des femmes.

En dépit des mouvements féministes, l’érotisme de la publicité où la femme est objectivée en tant qu’objet de désir associé à n’importe quelle production matérielle (vêtement, automobile, appareil ménager ou tout autre objet industriel), ainsi que la pornographie envahissante des revues spécialisées, des films, des télévisions et d’Internet, occupent une grande partie de l’espace public.
Le législateur, du moins en France, a interdit les maisons closes, c’est-à-dire la sexualité à usage privé sans un lieu public, précisément dans la clôture des bordels où les prostituées étaient exploitées, mais il autorise, et cela dans le monde entier, la sexualité à usage public dans un lieu privé, soit sous une forme réelle, dans les sex-shops ou les boîtes spécialisées, soit, sous une forme virtuelle, dans les médias comme les films ou les sites Internet.

Il est notable que, dans l’immense majorité des cas, l’image de la femme est ravalée à celle d’une partenaire soumise, ou chosifiée, voire même humiliée et dégradée dans des rapports de violence et de sadisme, pour ne rien dire de toutes les formes de perversion sexuelle  : pédophilie, coprophagie, zoophilie, nécrophilie, cybersexualité, etc. Toutes les études montrent que, dans la quasi-totalité des cas, c’est la femme, et non l’homme, qu’il soit hétérosexuel ou homosexuel, qui est placée en position d’infériorité, de soumission, de viol et d’humiliation, quel que soit l’assentiment donné par les femmes dans les actes sexuels effectifs auxquels elles participent.

Avant de proposer une analyse de la régression pornographique, faite par une femme juriste, je donnerai la parole à une autre femme, actrice forcée de films X. Son témoignage, publié dans le quotidien Libération du 24 juillet 2000, est rapporté par une journaliste qui l’interroge comme l’une des interprètes du film Baise moi de Virginie Despentes. Elle décrit (on me permettra de citer des paroles assez crues, mais sans doute moins crues que la réalité qu’elles dépeignent) « un monde où la femme est à quatre pattes les jambes écartées » et où certaines filles sont « en larmes sur le plateau ». Aux dires de la jeune femme, « le porno, c’est des mecs qui jouissent sur la gueule des filles.
C’est l’homme qui baise la femme, la femme qui en prend plein la tronche ». Et de rappeler quelques expériences qui l’ont conduite au dégoût et à la haine de ce métier. Elle se souvient « d’une double pénétration par moins cinq degrés, dehors », suivie d’une « éjaculation externe ». « J’étais couverte de sperme, trempée, morte de froid. Personne ne m’a tendu une serviette. Ils se sont tous barrés. Une fois que t’as tourné ta scène, tu vaux plus rien pour eux.  » Sa conclusion révèle ce qui est immonde dans l’univers du X où l’être humain n’est plus rien : « Le porno tue l’amour, tue le sexe, tue tout. » Ma seconde illustration, théorique cette fois, est choisie dans le Dictionnaire de la violence4 .
Il s’agit de l’article « Atteinte aux femmes et à l’égalité » de Catharine Mc Kinnon, avocate à la Cour suprême des USA et professeur de droit à l’université du Michigan.
Elle définit la pornographie comme «  une violence physique concrète et de viol à travers l’exploitation de la vulnérabilité humaine et de la détresse économique ».
Elle cite la célèbre actrice de films pornographiques, Linda Lovelace, contrainte par son mari et le réalisateur à des performances sexuelles extrêmes dans Deep Throat, en français Gorge profonde. Cette femme écrit, dans son autobiographie en 1980 : « Chaque fois que quelqu’un regarde ce film, il me regarde en train de me faire violer. » Et Catharine McKinnnon de conclure : « L’exposition à la pornographie rend les hommes violents et brutaux, sexualise l’idée de hiérarchie, y compris le racisme, encourage la misogynie et le sadisme, transforme les femmes en objets sexuels, et favorise ainsi des attitudes et des comportements d’agression ou de soumission, fondés sur le sexe. »

On aurait tort de voir, dans cette mise en cause de la pornographie, et, plus généralement, de toute image de la femme représentée dans des postures de soumission, d’humiliation, de dégradation, et finalement d’objectivation ou, comme disait Sartre, de « chosification », une critique d’ordre moral dans le sens trivial de ce terme. La question posée par cette régression du statut de la femme, qui n’est plus un être libre et revêtu de dignité, mais un objet déterminé et contraint à l’indignité, est une question politique et juridique. Les droits élémentaires de l’être humain ne sont pas appliqués à une pratique qui les contredit de façon effective, sous une forme réelle ou simulée, de telle sorte que l’image de la femme en tant que femme — on hésite à dire femelle — se trouve rabaissée.
On peut évidemment y déceler, de façon implicite, un jugement d’ordre éthique lié aux principes du bien et du mal, ce à quoi personne ne saurait échapper puisque les défenseurs de la pornographie, au nom de la liberté de choix, affirment que cette pratique est « bonne » et que son interdiction serait «  mauvaise  ». Mais on y reconnaît d’abord une contradiction entre les diverses Déclarations des droits de l’homme, un homme pensé dans son humanité universelle de droit, qu’elle soit sexuellement réalisée dans l’homme ou dans la femme, et les pratiques imposées à la femme et à son image dans leur inhumanité tout aussi universelle, mais de fait.

Il revient aux sociétés libérales de résoudre cette contradiction entre une liberté de droit, qui concerne aussi bien l’homme que la femme, et une dépendance de fait, qui concerne la femme dans la mesure où elle demeure soumise à la puissance de l’homme. L’imposition du sexe relève indiscutablement, dans l’un des sens romains du mot « barbarie », de la vanité du désir masculin, sinon de sa violence.

 

 

http://www.ethique.sorbonne-paris-cite.fr/sites/default/files/Dalloz%202012%20p51-54.pdf

 

1. T. W. Adorno et M. Horkheimer, La Dialectique de la raison, Gallimard, coll. « Tel », 1983, p. 19.
2. T. W. Adorno et M. Horkheimer, op. cit., p. 13.
3. Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, Gallimard, coll. « La Pléiade », 1992, tome 2, II, 4, VIII, p. 854 in fine.
4. Ph Di Folco (dir.), Dictionnaire de la violence, PUF, 2005.

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